Peut-on hiérarchiser les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ?
- 5 mars 2025
Mardi 25 février, le journaliste Jean-Michel Apathie déclare au micro de RTL : « Chaque année, nous commémorons le massacre d’Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais nous en avons fait des centaines en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? »
L’animateur de RTL Thomas Sotto le coupe, excédé : « On s’est comportés comme des nazis en Algérie ? »
Jean-Michel Apathie répond : « Les nazis n’existaient pas, nous ne nous sommes pas comportés comme les nazis, ce sont les nazis qui se sont comportés comme nous l’avons fait en Algérie ! » Le journaliste rappelle alors des faits documentés et reconnus par l’histoire, le recours aux « enfumades » en 1844 et 1845, lorsque les Algériens se réfugiaient dans des grottes, les soldats français amenaient des fagots et y allumaient le feu pour les asphyxier ou les brûler vifs.
Ces propos du journaliste ont immédiatement soulevé de violentes condamnations, principalement provenant d’hommes politiques et journalistes de droite ou d’extrême droite mais pas seulement. En Limousin notamment, les déclarations ont été nombreuses pour juger inacceptable et condamnable le parallèle fait entre les méthodes des nazis de la Das Reich à Oradour avec les exactions de l’armée coloniale française.
Alors, peut-on accepter d’omettre volontairement ou non, l’ignominie et la barbarie que les conquêtes coloniales et impérialistes ont entrainées ?
Peut-on dire oui ou non que les méthodes d’extermination de masse de populations se sont souvent ressemblées dans l’histoire, et que l’exécution à la serpe et à la machette d’un million de femmes, enfants, hommes et vieillards tutsis est aussi barbare que le crime des nazis brûlant vifs 643 femmes et enfants dans l’église d’Oradour ?
Devrait-il y avoir une graduation dans la condamnation que nous devons avoir du génocide des peuples amérindiens par les conquérants européens, avec les millions de morts du goulag stalinien ou ceux des camps des Khmers rouges au Cambodge ou ceux des camps de la mort du IIIe Reich nazi ?
Ces questions de la hiérarchisation des crimes, de ceux dont il faudrait absolument parler comme de ceux qui pourraient ou devraient être occultés parce qu’ils accusent nos civilisations dites « évoluées », nos « Républiques », sont des questions sérieuses, méritant de vrais débats dépassionnés et raisonnés.
A ce propos et sur ces questions nous portons à votre connaissance une contribution d’un élu PS de la ville de Renaison et des extraits d’une interview d’Alain Ruscio, historien spécialiste de l’histoire de la colonisation française.
Le comité de rédaction de La Pensée Libre
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Contribution parue dans Médiapart de Salim Djellab, élu municipal de Renaison. Membre du Parti Socialiste
Massacres coloniaux en Algérie et Oradour-sur-Glane : des atrocités qui hantent l’Histoire
L’histoire de la France est marquée par des épisodes sanglants qui continuent de susciter des débats passionnés, notamment lorsque leur évocation dérange certaines consciences. Parmi ces événements tragiques figurent les massacres perpétrés en Algérie sous l’occupation coloniale et le massacre d’Oradour-sur-Glane durant la Seconde Guerre mondiale.
Les enfumades des grottes en Algérie : une barbarie oubliée :
L’un des épisodes les plus atroces de la conquête française de l’Algérie reste l’usage des "enfumades", une tactique meurtrière utilisée en 1844 et 1845 contre des tribus algériennes. Cette méthode consistait à enfermer des populations civiles, hommes, femmes et enfants, dans des grottes avant d’y allumer de grands feux pour les asphyxier.
Le cas le plus emblématique demeure celui des grottes du Dahra, les 18 et 19 juin 1845. Sous les ordres du colonel Pélissier, entre 700 et 1 200 membres de la tribu des Ouled-Riah trouvèrent une mort atroce, piégés dans leur dernier refuge. Cet acte s’inscrivait dans la stratégie de terre brûlée menée par le général Bugeaud, qui prônait une "guerre d’extermination" contre les résistants algériens.
Si ces crimes suscitèrent des réactions en France à l’époque, ils furent majoritairement justifiés par l’état-major militaire au nom de la pacification. Aujourd’hui encore, leur reconnaissance dans le récit national demeure insuffisante.
Les massacres coloniaux en Algérie : une violence systématique
La colonisation de l’Algérie, de 1830 à 1962, fut jalonnée d’actes de répression d’une brutalité extrême contre la population locale.
Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, en réponse aux manifestations indépendantistes, firent entre 20 000 et 45 000 morts, selon certaines sources.
Plus largement, certaines études estiment que le bilan global de la colonisation française en Algérie dépasse les 10 millions de victimes, un chiffre qui reste sujet à débats, mais qui illustre l’ampleur des violences.
Le massacre d’Oradour-sur-Glane : un crime de guerre nazi
Le 10 juin 1944, la 2e division SS "Das Reich" perpétra un massacre d’une barbarie inouïe dans le village d’Oradour-sur-Glane. En une journée, 643 hommes, femmes et enfants furent exécutés. Les hommes furent fusillés, tandis que les femmes et enfants furent enfermés dans l’église, incendiée après l’explosion de grenades.
Ce crime de guerre nazi est gravé dans la mémoire collective française et a fait l’objet d’un travail mémoriel approfondi, en témoignent les commémorations officielles et la préservation du village en ruines.
Des méthodes et un bilan humain comparables
Les massacres coloniaux en Algérie et Oradour-sur-Glane, bien que différents dans leur contexte, partagent des points communs troublants :
Stratégie de terreur : Exécutions de masse pour frapper les esprits.
Techniques similaires : Séparation des hommes et des femmes/enfants, confinement dans des lieux clos (église à Oradour, grottes en Algérie), incendies et asphyxie.
Bilan humain effroyable :
Oradour-sur-Glane (1944) : 643 victimes.
Enfumades du Dahra (1845) : entre 700 et 1 200 morts.
Massacres du 8 mai 1945 en Algérie : plus de 45 000 morts.
Massacre d’Oran (1962) : entre 95 et 453 morts, selon les estimations.
Un devoir de mémoire à géométrie variable ?
il ne s’agit pas d’opposer ces tragédies, mais de reconnaître l’ensemble des crimes de masse qui ont jalonné l’Histoire de France, qu’ils aient été commis par l’occupant nazi ou par les forces coloniales françaises.
Si Oradour-sur-Glane est justement commémoré comme un symbole de la barbarie nazie, pourquoi les enfumades des grottes, les massacres de Sétif ou du 5 juillet 1962 restent-ils sous-évoqués dans le récit national ? Cette mémoire sélective empêche une réconciliation pleine et entière avec le passé.
Une mémoire à assumer pour avancer
Les enfumades des grottes, comme le massacre d’Oradour-sur-Glane, illustrent une même logique de terreur et d’extermination. La reconnaissance de ces crimes ne signifie pas les mettre sur un pied d’égalité dans leur contexte historique, mais assumer pleinement toutes les pages sombres de l’Histoire de France.
Face aux tentatives de minimisation ou d’effacement, le travail de mémoire doit être universel, impartial et honnête. Car c’est seulement en regardant notre passé en face que nous pourrons construire une véritable réconciliation, en France comme avec l’Algérie.
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« La colonisation a été un véritable cataclysme pour la population algérienne. »
Entretien avec Alain Ruscio, spécialiste de l’histoire de la colonisation française et auteur notamment de La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852
Les récentes déclarations de Jean-Michel Apathie comparant les crimes commis par les Français en Algérie à Oradour-sur-Glane ont provoqué une levée de boucliers de la part de la droite et de l’extrême-droite. La polémique a démontré que si les chroniqueurs et journalistes reconnaissent les horreurs du régime nazi, ils ne font pas preuve du même effort de reconnaissance pour ce qui concerne les violences commises par la France dans ses colonies. En quoi le parallèle d’Apathie contient-il une vérité historique ? Pourriez-vous revenir rapidement sur cette histoire coloniale et l’ampleur des crimes commis par la colonisation française en Algérie, depuis 1830 à la guerre d’Algérie ?
Alain Ruscio : D’une façon générale, les historiens n’aiment pas trop les comparaisons d’un siècle à l’autre, d’une région à une autre, et donc d’une situation à une autre. Ceci étant affirmé d’emblée, il est absolument évident pour tous les gens qui ont travaillé sérieusement sur l’histoire de la conquête, et j’en fais partie, que la conquête française de l’Algérie a été un véritable cataclysme pour la population algérienne. Celle-ci a été très longue, puisqu’on peut considérer qu’elle a commencé effectivement en 1830, et qu’elle s’est achevée au lendemain de la répression de la grande révolte kabyle de 1871.
En vérité, il n’y a jamais eu de pacification complète. Donc ça fait quand même une durée de 40 années. Mon livre, La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852 se limite aux 20 premières années, jusqu’au début du Second Empire. On peut donc considérer que cette période a été une catastrophe pour la population algérienne, d’autant plus que, dans un premier temps, cette population n’avait pas été organisée et préparée à la résistance.
L’ancienne structure de l’Empire ottoman s’est écroulée très rapidement, et les colonnes françaises ont commencé à sillonner d’abord le littoral. Mais, progressivement, elles ont pénétré à l’intérieur, et, à chaque fois qu’elles rencontraient la moindre résistance, elles réagissaient avec une répression absolument atroce. D’ailleurs, le mot « atroce » a été employé par Victor Hugo, quand il a dit que « l’armée a été faite atroce par l’Algérie » pour dénoncer toutes les différentes exactions.
Les exactions les plus répandues furent les razzias. Quand une colonne française, pour des raisons d’approvisionnement ou tout simplement de vengeance, arrivait près d’un village, elle commençait par tout voler : le bétail, les céréales, à peu près tout ce qui pouvait être consommable. Ce qu’on ne pouvait emporter, on le brûlait, on le détruisait. Les exécutions des populations spoliées, soit par vengeance en cas de résistance, soit par sadisme raciste, accompagnaient souvent ces pillages. Donc il y a eu effectivement beaucoup de villages qui ont été victimes de raids, qui ont laissé des dizaines, parfois des centaines de cadavres sur le sol. Et lorsqu’il y avait des survivants, les gens étaient tout simplement affamés : il y avait une sorte de famine généralisée qui a entraîné une surmortalité considérable.
Ce que je viens de décrire, c’est le premier aspect, mais il y a d’autres éléments. Il y a notamment ce qu’on appelait les enfumades. Dans mon livre, j’en référence trois qui sont vraiment documentées, mais il y en a eu sans doute beaucoup plus. Lorsqu’un village ou une tribu voulait se réfugier pour échapper à la répression, les habitants se réfugiaient dans des grottes, puisque les gens connaissaient bien sûr très bien leur région. Les Français, plutôt que de prendre d’assaut la grotte et de craindre de perdre des hommes, amenaient des fagots par dizaines, leur mettaient le feu et attendaient que les gens à l’intérieur meurent, soit brûlés vifs, soit asphyxiés. Des crimes de ce genre, il y en a eu beaucoup : des têtes coupées, des viols évidemment. Ces pratiques ont été systématiques dès lors qu’il y avait la moindre résistance. Il y avait eu des résistances algériennes bien sûr, avec en particulier celui qu’on appelait l’émir Abdelkader.
Le drame, l’atrocité a été le quotidien des populations, sachant que l’armée française est montée jusqu’à 100 000 hommes. C’est un chiffre que peu de journalistes connaissent. Durant la campagne de Bugeaud, il y avait 100 000 soldats qui sillonnaient toutes les régions de l’Algérie et qui faisaient tout ce que je viens de vous décrire. De plus, les officiers eux-mêmes étaient soit des anciens de l’armée de Napoléon Ier, soit des militaires qui avaient déjà participé à des guerres, comme la guerre en Espagne. Certains d’entre eux avaient fait la guerre de Saint-Domingue / Haïti. C’étaient des officiers qui ne reculaient devant aucune exaction. Le pire, c’est qu’ils s’en vantaient.
Beaucoup d’éléments dans mon livre sont tirés de citations des auteurs eux-mêmes de ces crimes. Il y a d’une part les rapports qu’on retrouve dans les archives, mais en général dans les rapports ils ne parlent pas beaucoup.
D’autre part il y a la correspondance des officiers avec leurs familles. Toute cette correspondance a été publiée, et tout ce que je viens de décrire était dit sur le ton de la rigolade, ou dans le style : « Vous voyez comment on a maté ces sauvages ! ».
Je pense donc qu’on peut parler de beaucoup de villages qui ont été totalement rasés, leurs habitants tués, les femmes violées, parfois les hommes violés d’ailleurs. Voilà les atrocités de la conquête.
Pourtant, même si toute cette histoire est établie, la droite, l’extrême droite et de nombreux médias se sont indignés contre le parallèle historique d’Apathie, allant jusqu’à attaquer directement ce journaliste. Que penses-tu de ces réactions et de cette indignation ?
A. R. : Nous sommes malheureusement dans une France qui vote à 30% pour le Rassemblement national, où une grande majorité des médias est entre les mains de Bolloré ou de quelque autre milliardaire réactionnaire.
Donc effectivement tout ce que je viens de décrire, en général ça a du mal à passer dans les grands médias. De temps en temps il y a des journalistes plus combatifs, comme Apathie qui dit des choses, et ce n’est pas la première fois, il a déjà dit des choses là-dessus. Et puis on peut faire passer des informations parfois sur Arte ou sur France Culture, ou un petit flash sur France Inter. Mais d’une manière générale, il y a une barrière qui empêche l’expression publique de masse de la dénonciation du colonialisme.
En ce qui me concerne, je co-anime un site qui s’appelle : https://histoirecoloniale.net/. Sur ce site, on se bagarre pour faire passer des textes, pour interroger des témoins, des survivants, des historiens critiques. Mais c’est un petit peu compliqué, parce qu’encore une fois il y a Bolloré, il y a CNews, il y a Valeurs actuelles, il y a le Figaro, et ces gens-là ont toujours la parole.